festival de wight 70

Le festival de Wight était bien dans l’esprit d’Aquamarine 67. C’était mon premier article, écrit dans le style du roman.

Mon professeur de Droit de l’Université de Vincennes Paris VIII, du cours de Libertés Publiques, Casamayor, Serge Fuster, , m’avait demandé d’écrire dans la revue Esprit, rue Jacob à Paris, Vè. Admiratif de mon écriture, mais sans complaisance, me refusant toute facilité, il savait me faire élaguer mes textes ; c’est de lui que j’ai gardé l’habitude de « couper tout ce qui dépasse », dans le jardin comme dans mes pages ou mes phrases. Nous sommes restés liés, en correspondance, jusqu’à la fin de sa vie. Il est encore en moi comme un père spirituel.

*********

Fac-simile article Esprit novembre 70 sur Wight
Fac-simile article Esprit novembre 70 sur Wight

Esprit Novembre 1970 N° 11
JOURNAL A PLUSIEURS VOIX

par gaëlle le doze

RIEN QUE POUR ÇA…

apparemment c’est derrière ces palissades de tôles grises décorées de slogans contre la reine contre les flics et contre le fric que se déroule le festival
à l’extérieur des tôles sur la colline on respire un peu mieux et puis on entend très bien le vent est bon
il nous porte merveilleusement tous les sons
la campagne s’étend jusqu’à la mer
en bas c’est la foule concentrée dans la tôle
disques beaucoup de disques toute la matinée du samedi quelle organisation
enfin vers midi et demi john sebastian arrive qui essaie à tout prix de refaire woodstock quelle démagogie
sur la colline l’ambiance monte avec le vent
on attend toujours autre chose mais c’est formidable de penser qu’on a encore deux jours devant soi au soleil sur la colline à se noyer de musique deux jours à peut-être oser être soi-même
mais finalement sur cette colline c’est tout un monde à part qui s’organise en dehors du temps même
parfois on voit passer des types avec des branchages d’autres avec des plaques de tôle ils se construisent des abris
l’après-midi dans le soleil défilent les chanteurs joni mitchell entre autres adorée des anglais longue robe jaune safran de moine bouddhiste longs cheveux blonds sur guitare la panoplie traditionnelle voix belle bien modulée mais décevante manquant de tonus
et c’est ce qui caractérise pour moi en grande partie ce festival
de bons départs et puis la chute comme si les chanteurs eux-mêmes n’y croyaient pas comme s’ils étaient là seulement pour de l’argent
ça ne copule pas

par contre et dieu merci je n’ai pas raté le peut-être plus beau moment de ce festival au petit matin réveillé par cette voix étrange qui dissipait rauqueusement les brouillards sur la campagne sur la colline sur la mer
c’était mélanie la petite chanteuse new yorkaise qui s’était fait connaître en chantant cette très bizarre bo bo’s party et certaines chansons de dylan

la petite mélanie seule en scène avec une guitare
elle est très loin et pourtant très proche
et en bas les corps sont toujours étendus entre les feux épars déjà ici sur la colline des têtes ébouriffées émergent des sacs de couchage
des bustes se dressent
applaudissent
ce matin trop beau
mélanie bizarre qui lance sa voix vers le ciel
mélanie presque fragile qui casse sa voix pour mieux l’insinuer
entre les dernières brumes entre les dernières fumées des derniers
feux
mélanie qui a éveillé la colline et les champs là-bas jusqu’à la mer
mélanie étrange et délicate qui laisse deviner le soleil derrière la colline
mais c’était déjà fini
elle avait déjà disparu
le soleil a jailli d’entre les nuages en cercle de feu parfait
et tout est beau parmi les ordures qui jonchent le terrain
j’ai tout effacé en m’asseyant sur une motte de terre cernée de boites de conserves vides de bouteilles de sacs en papier déchirés et tout et tout
j’oubliais tout fascinée par mélanie

c’est d’ailleurs un peu à cause d’elle qu’il y a eu des troubles ce dimanche matin dernier jour du festival

vers neuf heures les types qui avaient écouté mélanie jusqu’à 7 heures n’avaient toujours pas quitté l’arène de tôle et on voit pas très bien pourquoi ils l’auraient quittée un festival ça devrait être musique ininterrompue
mais il y avait un problème de billets les organisateurs avaient
peur qu’ils ressortent revendre leur billet aux nouveaux arrivants
après s’être fait mettre une marque sur la main à la sortie réservée
à ceux qui ont déjà un billet c’était un peu compliqué et les
organisateurs avaient de plus en plus peur de perdre de l’argent
ils en avaient déjà perdu la voix à force de dire please please
will you go out
comme personne ne bougeait quelqu’un a proposé que tous ceux qui étaient dans l’enceinte brûlent leur billet tu parles
ils devenaient mesquins ces organisateurs il n’y avait sûrement pas plus de 10000 personnes en bas
et les gros arguments démagogues dégringolaient
on voulait créer un new world et on n’était pas capables de rester en paix le monde entier nous regardait et tout
zut à chaque fois que les types pensaient ne pas rentrer dans leurs frais ce qui est encore à vérifier ils nous faisaient le chantage de la paix et de l’amour
vers dix heures les palissades ont été attaquées juste au pied
de notre colline

entre les deux rangées de tôles les flics avec les chiens
brèche des deux côtés
attaque des chiens
horriblement impressionnants ces chiens
quelques échanges de coups rythmés de loin en loin par les chocs de tôles et un disque très caustique de mélanie toujours
finalement les types ont pu entrer dans l’enceinte
au micro un type a parlé en français parce que bien sûr les français étaient tenus responsables des troubles les français aidés de hell’s angels ça c’est sûr et aussi d’anarchistes algériens je me demande encore où ils ont été chercher ça
le type je crois que c’était jean-jacques lebel celui qui fait des happenings nous a fait savoir que les organisateurs prétendaient avoir un déficit de 90 millions ce qu’il aurait aimé lui aussi pouvoir vérifier pour lui le problème était que 200.000 jeunes étaient venus ici à wight sans argent pour la plupart en stop dormant par terre pour voir sur scène des types qui touchent une fortune pour faire les pitres devant nous la question était de savoir quelles sont les raisons qui leur font demander de telles sommes tout en se prétendant pour la paix la liberté et l’amour
il se proposait de le leur demander mais il a été coupé
il semble que tous les français soient d’accord mais les jeunes anglais paraissent très choqués par les incidents
qui a raison
les anglais n’ont pas conscience d’être récupérés ils acceptant de payer 3 livres parce que les types qui chantent se font payer des millions
alors que les français refusent de payer trois livres parce qu’ils n’admettent pas que les chanteurs se fassent payer des millions
de même les anglais ne se sentant pas brimés par les palissades de tôle qui rappellent un univers concentrationnaire alors que les français pensent tout de suite à changer l’état de choses

nous en tous cas puisqu’il ne se passe plus rien on descend vers la plage de l’autre côté de la colline
là aussi pour descendre la falaise c’est la queue bien tranquille
quelques hell’s angels sautent dangereusement c’est normal ça fait partie du jeu
ici c’est la foule
comme une grande migration venue des collines
les hillbilies descendent
beaucoup sont nus
les inhibitions s’annihilent
et une danse effrénée commence
comme un rite primitif
appels sur l’eau rythmé par les mains frappées ou des galets entrechoqués
peace peace peace
les corps nus émergent de l’eau
les mains lancent follement les gouttes vers le ciel comme en prière de fécondation
quelque chose de très grand de très beau

à bout de forces le groupe qui était devenu immense sur la mer se dissipe
dans un autre coin une fille et un type dansent
nus bien sûr
beaucoup de photographes mitraillent sur toutes les coutures ils sont heureux ils ont enfin quelque chose de folklorique à prendre parce que finalement ce festival n’est pas riche eu originalité
et c’était beau cette offrande des corps au soleil et à la mer au pied des falaises
peut être un des plus grands moments avec le matin la voix étrange de mélanie éveillant la colline et la mer
rien que pour ça ça valait le coup de venir à wight
Gaëlle le Doze

Esprit Novembre 1970 N° 11
in JOURNAL A PLUSIEURS VOIX
Festival de Wight 70 article Esprit

********

J’étais allée à Londres puis à Wight avec mon petit frère Bruno qui avait 12 ans, et un cousin de cousins, Jacques Morpain. Jacques a pris de nombreuses photos, sur diapositive à scanner, bientôt en ligne !

© gaelle kermen 2010

2 réflexions sur “festival de wight 70

  1. I have been looking around aquamarine67.wordpress.com and actually am impressed by the awesome content material here. I work the nightshift at my job and it is boring. I have been coming right here for the past couple nights and reading. I just wanted to let you know that I’ve been enjoying what I’ve seen and I look forward to reading more.

    1. thank you very much,
      sorry not to have seen your post earlier. This time is very exciting for new ewriters, so many things to do this month, with the launch of the iPad ;-)
      good nights to you !!!
      gaelle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s